SRIMAD-BHAGAVATAM
CHANT 1
CHAPITRE 6

Dialogue de
Narada et Vyasadeva.

VERSET 16

dhyayatas caranambhojam
bhava-nirjita-cetasa
autkanthyasru-kalaksasya
hrdy asin me sanair harih

TRADUCTION

Dès que j'entamai ma méditation sur les pieds pareils-au-lotus du Seigneur Suprême, tout mon mental métamorphosé par un amour sublime, alors des larmes ruisselèrent de mes yeux, et le Seigneur Lui-même, Sri Krsna, apparut aussitôt sur le lotus de mon coeur.

TENEUR ET PORTEE

Le mot bhava revêt ici un intérêt particulier. On n'atteint à ce stade d'amour sublime qu'après avoir développé une affection toute spirituelle pour le Seigneur. Et le premier pas dans cette voie consiste à ressentir un attrait pour Lui. Or, pour faire croître ce sentiment initial, qu'on nomme sraddha, il est nécessaire de vivre en la compagnie de purs dévots du Seigneur, et tel est le second pas. Il convient ensuite, troisième pas, d'observer les divers principes régulateurs du service de dévotion, ce qui aura pour effet de dissiper tous nos doutes et de supprimer en nous toute faiblesse susceptible d'entraver le progrès sur la voie du service de dévotion. Quand tous les doutes et toutes les faiblesses sont anéantis, notre foi en la Transcendance devient ferme, et notre attirance pour Elle plus riche, plus grande. Alors naît l'attachement profond, lequel mûrit dans le bhava, ou le stade préliminaire au pur amour de Dieu. Tous les états que nous venons de décrire ne représentent que certaines étapes dans le développement de l'amour sublime du Seigneur. Submergé par cet amour, l'être est parallèlement envahi d'un vif sentiment de séparation qui entraîne à sa suite diverses manifestations d'extase -huit au total. Ainsi des larmes d'extase peuvent-elles tout naturellement apparaître aux yeux du bhakta, comme c'est ici le cas pour Sri Narada Muni. Ce dernier avait atteint le stade du pur amour de Dieu peu de temps après avoir quitté la demeure familiale, et c'est ce qui lui permit de percevoir directement la présence du Seigneur, à travers ses sens spirituels alors entièrement développés et libres de toute souillure matérielle.

VERSET 17

prematibhara-nirbhinna-
pulakango tinirvrtah
ananda-samplave lino
napasyam ubhayam mune

TRADUCTION

Alors, ô Vyasadeva, envahi par un sentiment de bonheur extrême, toutes les parties de mon corps s'animèrent d'une vie nouvelle. Immergé dans un océan d'extase, je ne pouvais plus me voir, ni voir le Seigneur.

TENEUR ET PORTEE

Les sentiments de bonheur et de profonde extase spirituels ne se comparent à aucune émotion matérielle; on a donc le plus grand mal à les exprimer. Les paroles de Sri Narada Muni, dans ce verset, ne nous en donnent qu'un aperçu.

Chacune des parties du corps, chaque sens, a une fonction particulière. Après qu'on ait vu le Seigneur, les sens s'éveillent tous pleinement, et s'animent d'une vie nouvelle pour le service de dévotion. Car, à l'état libéré, les sens deviennent parfaitement aptes à servir le Seigneur. Dans son extase spirituelle débordante, Narada Muni vit même ses sens s'animer un à un du désir de servir le Seigneur comme des êtres autonomes, tant et si bien qu'il perdit la vision de lui-même comme du Seigneur.

VERSET 18

rupam bhagavato yat tan
manah-kantam sucapaham
apasyan sahasottasthe
vaiklavyad durmana iva

TRADUCTION

La Forme spirituelle et absolue du Seigneur, telle qu'elle est, comble, pour qui la voit, tous les désirs du mental, d'où elle balaie aussitôt toute incongruité. Ne la voyant plus, je me levai vivement, pris par le trouble qui envahit quiconque perd ce qui lui tient le plus à coeur.

TENEUR ET PORTEE

Comme a pu le réaliser Narada Muni, l'Absolu possède bel et bien une forme. Mais Sa Forme diffère totalement de toute forme matérielle. Au long de notre existence, nous rencontrons, en ce monde, diverses formes, mais aucune d'entre elles ne saurait satisfaire pleinement notre mental, ni en dissiper toutes les incongruités. La Forme spirituelle et absolue du Seigneur possède seule ces vertus, et celui qui l'a contemplée, même une seule fois, ne trouvera jamais plus d'autre objet de satisfaction. Ainsi, lorsque nous disons de l'Absolu qu'Il est sans forme, cela signifie que Sa Forme n'a rien d'une forme matérielle. De même, Il a bien une personnalité, mais celle-ci n'a rien de matériel. En tant qu'âmes spirituelles, nous jouissons d'une relation éternelle avec cette Forme absolue du Seigneur, et vie après vie, c'est elle que nous recherchons. Voilà pourquoi rien de matériel, sous quelque aspect qu'il se présente, ne peut nous satisfaire pleinement. Narada Muni obtint d'apercevoir la Forme du Seigneur pendant quelques courts instants; dès que celle-ci disparut de sa vision, il en fut troublé, se levant aussitôt pour la chercher. Il avait connu l'objet auquel aspirent les êtres vie après vie, et en perdre la vision fut certes pour lui un grand choc.

VERSET 19

didrksus tad aham bhuyah
pranidhaya mano hrdi
viksamano pi napasyam
avitrpta ivaturah

TRADUCTION

Je désirais revoir cette Forme sublime du Seigneur, mais malgré ma soif ardente, malgré mes efforts de concentration sur le coeur en vue de l'y faire réapparaître, j'y fus impuissant. Je demeurai donc insatisfait, et fort affligé.

TENEUR ET PORTEE

Nul procédé mécanique ne donne de voir la Forme du Seigneur; tout, en ce domaine, dépend de Sa miséricorde immotivée. De même que nous ne pouvons exiger du soleil qu'il se lève à l'heure de notre choix, nous ne pouvons attendre du Seigneur qu'Il apparaisse devant nous dès que nous Lui en exprimons le désir. Le soleil se lève de son propre gré; de même, le Seigneur n'apparaît que par Sa miséricorde immotivée, selon Son bon plaisir. Il suffit d'attendre cet heureux moment tout en poursuivant son devoir au service du Seigneur. Narada Muni croyait pouvoir contempler à nouveau le Seigneur en ayant recours au même procédé mécanique qu'il venait d'utiliser avec succès; cependent, malgré les plus grands efforts, sa tentative se montra parfaitement vaine. C'est que le Seigneur est toute indépendance, libre de toute obligation. Il n'est "retenu" que par les liens de la dévotion pure. En outre, nos sens matériels ne sauraient nous donner de Le voir, de Le percevoir d'aucune manière. Il n'apparaît que selon Son bon vouloir, lorsqu'Il est satisfait de l'effort sincère que nous montrons en Le servant avec amour et dévotion, en nous plaçant tout entiers sous la dépendance de Sa miséricorde.

VERSET 20

evam yatantam vijane
mam ahagocaro giram
gambhira-slaksnaya vaca
sucah prasamayann iva

TRADUCTION

Témoin de mes efforts en ce lieu solitaire, le Seigneur Suprême, qui transcende toute description matérielle, m'adressa de graves mais douces paroles, pour que s'apaise ma douleur.

TENEUR ET PORTEE

Les Vedas enseignent que Dieu Se trouve hors de la portée du verbe et de l'intelligence matériels. Il peut toutefois, par Sa miséricorde immotivée, nous doter des sens qui nous permettront de L'entendre ou de Lui parler. Telle est la puissance inconcevable du Seigneur, et seul pourra L'entendre celui qui se verra ainsi béni de Sa grâce. Nous en avons ici un excellent exemple avec Narada Muni, dont le Seigneur était satisfait à un point tel qu'Il lui accorda le pouvoir de L'entendre. Il demeure toutefois impossible, pour ceux qui en sont au stade probatoire du service de dévotion, encore soumis aux principes régulateurs, de se voir bénis d'un geste aussi direct de la part du Seigneur. C'était là une faveur toute spéciale destinée à Narada. Lorsque ce dernier entendit les douces paroles du Seigneur, son profond sentiment de séparation en fut quelque peu allégé. Ajoutons qu'un bhakta épris d'amour pour Dieu ressent toujours les douleurs de la séparation, en même temps qu'il baigne constamment, pour cette raison précise, dans la plus pure extase spirituelle.


Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare
Hare Rama Hare Rama Rama Rama Hare Hare