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VERSET 1

 

sri-bhagavan uvaca
param bhuyah pravaksyami
jnananam jnanam uttamam
yaj jnatva munayah sarve
param siddhim ito gatah

 

TRADUCTION

Le Seigneur Bienheureux dit:
Encore une fois, Je te dirai cette sagesse suprême, le plus haut des savoirs, par quoi tous les sages se sont d'ici-bas élevés à la perfection ultime.

 

TENEUR ET PORTEE

Du septième chapitre à la fin du douzième, Sri Krsna a révélé par le détail ce qu'il en est de la Vérité Absolue, Dieu, la Personne Suprême. Dans ce quatorzième chapitre, Il va davantage encore éclairer Arjuna. Celui qui, par l'analyse philosophique, saisit la teneur de ce chapitre, est à même de comprendre le service de dévotion. Nous avons clairement vu, dans le treizième chapitre, qu'en cultivant humblement la connaissance, l'homme devient en mesure de se dégager des rets de la matière. Nous y avons également appris que l'enchaînement de l'être dans l'univers matériel est causé par son contact avec les trois gunas. A présent, dans ce quatorzième chapitre, le Seigneur Suprême explique la nature de ces trois gunas, comment ils agissent, enchaînent ou libèrent. Le Seigneur affirme d'autre part que le savoir ici révélé est supérieur à celui donné dans les chapitres précédents.

Nombreux sont les grands sages qui, en assimilant ce savoir, connaissent la perfection et sont promus au monde spirituel. Le Seigneur le présente maintenant de façon plus détaillée. Parce que ce savoir dépasse toutes les connaissances énoncées jusque-là, parce que par lui nombre d'hommes parviennent à la perfection, il est attendu de quiconque comprendra ce quatorzième chapitre qu'il atteigne également l'état parfait.


 

VERSET 2

 

idam jnanam upasritya
mama sadharmyam agatah
sarge ’pi nopajayante
pralaye na vyathanti ca

 

TRADUCTION

Qui s'établit dans ce savoir peut atteindre à la nature spirituelle et absolue, semblable à la Mienne. Alors, il ne renaît pas au temps de la création, et à l'heure de la dissolution, n'en est pas affecté.

 

TENEUR ET PORTEE

Par l'acquisition de la connaissance spirituelle parfaite, on se libère du cycle des morts et des renaissances et on devient qualitativement l'égal de Dieu, la Personne Suprême. Cela ne signifie pas, bien sûr, que l'on perd alors son individualité, son identité d'âme distincte. Les Ecrits védiques nous apprennent que les âmes libérées, qui ont atteint les planètes absolues du monde spirituel, servent le Seigneur Suprême avec amour et dévotion, et gardent donc leur regard fixé sur Ses pieds pareils-au-lotus. Ainsi, même après la libération, le bhakta ne perd pas son identité propre.

De façon générale, toute connaissance acquise en ce monde est souillée par les trois gunas. Mais il existe un savoir qui ne l'est pas: on le qualifie de spirituel et absolu. Aussitôt établi dans ce savoir, l'être se trouve au même niveau spirituel que la Personne Suprême. Les hommes privés de connaissance du monde spirituel soutiennent qu'après s'être affranchie des actes matériels, des actes du corps, l'âme spirituelle perd toute forme et toute différenciation. En réalité, tout comme la diversité existe en ce monde, elle existe dans le monde spirituel. Ceux qui ignorent cette vérité voient l'existence spirituelle comme incompatible avec la diversité. Or, dans le monde spirituel, chacun est doté d'une forme, spirituelle. On y trouve des activités spirituelles, qui constituent l'existence spirituelle, qualifiée de dévotionnelle. Rien n'y est souillé; chacun, qualitativement, y est l'égal du Seigneur Suprême. Afin d'obtenir ce savoir absolu, l'homme doit développer en lui toutes les qualités spirituelles. Et une fois ces qualités épanouies, il ne sera plus affecté ni par la création ni par la destruction de l'univers matériel.

 


VERSET 3

 

mama yonir mahad brahma
tasmin garbham dadhamy aham
sambhavah sarva-bhutanam
tato bhavati bharata

 

 

TRADUCTION

La substance matérielle en sa totalité, nommée brahman, est le siège de la conception; ce brahman, Je le féconde, ô descendant de Bharata, et Je rends ainsi possible la naissance de tous les êtres.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset nous explique le monde: tout ce qui s'y trouve vient de l'union du ksetra et du ksetrajna, du corps et de l'âme spirituelle. C'est par le Seigneur Suprême Lui-même que cette combinaison de la nature matérielle avec l'être vivant peut s'effectuer. Le mahat-tattva constitue la cause totale de l'entière manifestation matérielle, et parce que la substance globale de cette cause comprend les trois gunas, on l'appelle parfois brahman, en accord, d'ailleurs, avec les Ecritures védiques. Le Seigneur Suprême imprègne cette substance globale, permettant ainsi la manifestation des innombrables univers; Il y dépose les êtres vivants, qui constituent la semence. Les vingt quatre éléments, à commencer par la terre, l'eau, l'air, appartiennent tous à l'énergie matérielle, appelée le maha-brahman, le "grand brahman", ou "nature matérielle". Or, comme l'enseigne le septième chapitre, au-delà de cette nature s'en trouve une autre, supérieure, que constituent les êtres vivants. Par la volonté de Dieu, la Personne Suprême, la nature matérielle est donc imprégnée de la nature supérieure; c'est pourquoi toutes les entités vivantes naissent de cette nature matérielle. La femelle du scorpion dépose ses œufs dans un tas de riz; de là vient qu'on dise parfois que le scorpion naît du riz. Mais ça n'est certes pas le riz qui engendre le scorpion. Le scorpion sort évidemment des œufs déposés par la mère. De même, la nature matérielle ne saurait causer la naissance des entités vivantes. Bien que toutes ces entités semblent venir de la seule nature matérielle, c'est Dieu qui en donne la semence. Ainsi, chaque être obtient, selon ses actes passés, un corps bien défini, créé par la nature matérielle, et connaît dès lors, toujours selon ses actes passés, la joie ou la peine. C'est donc le Seigneur qui est la cause de la manifestation des êtres dans l'univers matériel.

 


VERSET 4

 

sarva-yonisu kaunteya
murtayah sambhavanti yah
tasam brahma mahad yonir
aham bija-pradah pita

 

TRADUCTION

Comprends cela, ô fils de Kunti, que toutes espèces de vie procèdent du sein de la nature matérielle, et que J'en suis le Père, qui donne la semence.

 

TENEUR ET PORTEE

Il est clairement expliqué, dans ce verset, que Sri Krsna, Dieu, la Personne Suprême, est le père originel de toutes les entités vivantes, qui sont le fruit de l'union des natures spirituelle et matérielle. Ces êtres ne peuplent pas seulement notre planète, mais chaque planète de l'univers matériel, jusqu'à la plus élevée, où vit Brahma. Les entités vivantes sont partout: dans la terre, dans l'eau, et même dans le feu. Toutes apparaissent grâce à la mère, la nature matérielle, et à Krsna, le père, qui donne la semence. En somme, donc, injectés dans l'univers matériel au moment de la création, les êtres se manifestent et revêtent un corps particulier, déterminé par leurs actes passés.


 

VERSET 5

 

sattvam rajas tama iti
gunah prakriti-sambhavah
nibadhnanti maha-baho
dehe dehinam avyayam

 

TRADUCTION

La nature matérielle est formée des trois gunas: Vertu, Passion et Ignorance. Que l'être distinct, impérissable, touche la nature matérielle, ô toi aux-bras-puissants, et il se trouve conditionné par ces trois gunas.

 

TENEUR ET PORTEE

L'être vivant, parce qu'il est d'essence spirituelle, n'a rien en commun avec la nature matérielle. Conditionné par elle, cependant, il doit agir sous l'empire des trois gunas. Les êtres conditionnés sont en effet dotés de différents corps, correspondant aux divers aspects de la nature; ils sont donc conduits à agir en accord avec cette nature. De là vient la variété des joies et des souffrances qu'ils éprouvent.

 


VERSET 6

 

tatra sattvam nirmalatvat
prakasakam anamayam
sukha-sangena badhnati
jnana-sangena canagha

 

TRADUCTION

O toi sans péché, sache que la Vertu, le plus pur des gunas, éclaire l'être et l'affranchit des suites de tous ses actes coupables. Celui qu'elle gouverne développe le savoir, mais dans un même temps, devient conditionné par le sentiment de bonheur qu'elle procure.

 

TENEUR ET PORTEE

Les êtres conditionnés par la nature matérielle ont des attributs et des situations bien divers: certains sont actifs, certains heureux, d'autres sans recours; et ces différents états psychologiques déterminent leur conditionnement. La Bhagavad-gita explique ici les diverses manières dont les êtres sont conditionnés, à commencer par la condition produite par la vertu. L'homme conditionné par la vertu développe une sagesse supérieure à celle des hommes conditionnés d'autre façon. Les souffrances, en ce monde, ne l'affectent pas beaucoup, et il a conscience de ses progrès dans la voie du savoir matériel. Le brahmana est censé en être l'exemple parfait. Et si, dans la vertu, l'homme éprouve un sentiment de bonheur, c'est qu'il est conscient du fait d'y être plus ou moins affranchi des conséquences de ses actes coupables. Les Ecritures védiques confirment en outre que l'influence de la vertu apporte une connaissance plus approfondie et un sentiment de bonheur plus fort.

La difficulté, cependant, que présente la vertu, est que l'on s'y croit avancé dans la connaissance, et donc supérieur à autrui, ce qui constitue à nouveau une forme de conditionnement, que philosophes et hommes de science illustrent le mieux: chacun d'eux est très fier de son savoir, et parce que, pour la plupart, leurs conditions d'existence s'améliorent, ils ressentent une manière de bonheur, purement matériel. Ce sentiment de bonheur élevé dans la vie conditionnée les lie, par le jeu de la vertu, à l'existence matérielle. Ils se trouvent, par suite, attirés vers les actes relevant de cette vertu, et aussi longtemps que subsistera cet attrait, ils devront accepter de revêtir à leur mort un nouveau corps matériel. Pour eux, donc, pas le moindre espoir de libération ou de transfert au monde spirituel. Encore et encore, ils pourront devenir philosophe, homme de science, poète, et autant de fois s'empêtrer dans les mêmes disgrâces celles de la naissance et de la mort. Mais, proies de l'illusion matérielle, ils continuent de croire qu'une telle vie est agréable.

 


VERSET 7

 

rajo ragatmakam viddhi
trsna-sanga-samudbhavam
tan nibadhnati kaunteya
karma-sangena dehinam

 

TRADUCTION

La Passion, sache-le, consiste en soif, en désirs ardents et sans fin, ô fils de Kunti. Elle rive l'âme incarnée qu'elle domine à l'action matérielle et à ses fruits.

 

TENEUR ET PORTEE

L'attrait que l'homme et la femme exercent l'un sur l'autre caractérise ce guna, la passion. La femme est attirée par l'homme, et l'homme par la femme. Tel est l'effet de la passion. Et lorsque l'influence de ce guna augmente, avec elle augmente le désir de jouir de la matière, de jouir des sens matériels. L'homme dominé par la passion veut, pour se satisfaire, recevoir les honneurs de la société ou de la patrie, aspire à une vie familiale heureuse, avec de bons enfants, une bonne épouse et un foyer confortable. Tels sont donc les fruits de la passion. Mais aussi longtemps que l'homme recherche ces fruits, il doit, pour les obtenir, peiner au travail. Aussi est-il clairement dit, dans ce verset, que goûtant leurs fruits, il se retrouve noué à ses actes. Pour satisfaire sa femme, ses enfants, la société, pour maintenir sa réputation, l'homme doit travailler. On voit donc que l'univers matériel tout entier est plus ou moins dominé par la passion. Si la civilisation moderne est considérée comme avancée, c'est que les critères du progrès, aujourd'hui, passent par le filtre de la passion. Jadis, c'était quand elle se situait dans la vertu que l'on jugeait une civilisation avancée. Or, s'il n'est pas de libération pour les êtres que gouverne la vertu, que dire de ceux que domine et empêtre la passion?


 

VERSET 8

 

tamas tv ajnana-jam viddhi
mohanam sarva-dehinam
pramadalasya-nidrabhis
tan nibadhnati bharata

 

TRADUCTION

Quant à l'Ignorance, ô descendant de Bharata, sache qu'elle cause l'égarement de tous les êtres. Ce guna entraîne folie, indolence et sommeil, qui enchaînent l'âme incarnée.

 

TENEUR ET PORTEE

Dans ce verset, l'utilisation du mot tu, "mais", doit être considérée comme très significative. Elle indique que parmi tous les conditionnements qui peuvent peser sur les êtres incarnés, celui de l'ignorance est particulièrement lourd. Ce guna, l'ignorance, se situe à l'opposé exact de la vertu. Cultivant la connaissance, les êtres régis par la vertu peuvent voir les choses dans leur juste relief, mais ceux qu'enveloppe l'ignorance tournent à la folie, et comment un fou pourrait-il voir les choses sous leur vrai jour? Au lieu de progresser, celui que gouverne l'ignorance se dégrade. Les Ecrits védiques nous donnent la définition de l'ignorance: il devient impossible à quiconque influencé par elle de comprendre les choses telles qu'elles sont. Ainsi, les hommes ont tous vu mourir leurs grands-parents, et, par là, devraient comprendre qu'eux-mêmes, comme leurs enfants, mourront aussi un jour, que l'homme est mortel. La mort est indubitable. Et pourtant, ils continuent d'accumuler follement de l'argent, s'acharnant nuit et jour au travail, sans jamais se soucier de l'âme éternelle. Telle est leur folie. Et dans cette folie, ils sont réticents à l'idée d'accroître leur compréhension de la vie spirituelle. Grande est la paresse de tels êtres. Qu'on les invite à se laisser éclairer sur les questions spirituelles, et ils ne manifesteront que peu ou pas d'intérêt. Ils ne sont pas même actifs comme les hommes que domine la passion. Et un autre de leurs caractères est donc qu'ils dorment plus qu'il ne faut: au moins dix ou douze heures par jour, quand six suffisent. Ils ont toujours l'air déprimé, et se vouent aux intoxicants de même qu'au sommeil. Tels sont les symptômes des hommes que conditionne l'ignorance.

 


VERSET 9

 

sattvam sukhe sanjayati
rajah karmani bharata
jnanam avrtya tu tamah
pramade sanjayaty uta

 

TRADUCTION

La Vertu attache l'être au bonheur, la Passion aux fruits de ses actes, et l'Ignorance à la folie, ô descendant de Bharata.

 

TENEUR ET PORTEE

Les hommes que gouverne la vertu sont satisfaits de leurs activités, de leurs recherches intellectuelles. Ainsi des philosophes, hommes de science, éducateurs, satisfaits de leurs occupations respectives dans les diverses branches du savoir. Ceux que dominent et la vertu et la passion se livrent parfois à l'action intéressée; ils acquièrent alors autant de biens que possible, et donnent pour de bonnes causes. Ils essaient aussi parfois de fonder des hôpitaux, de faire don de leur richesse aux institutions de bienfaisance, etc.; là sont les signes de la passion. Quant à l'ignorance, elle voile la connaissance de l'être. Les actes de l'homme influencé par ce guna ne peuvent apporter rien de bon, ni à lui, ni aux autres.

 


VERSET 10

 

rajas tamas cabhibhuya
sattvam bhavati bharata
rajah sattvam tamas caiva
tamah sattvam rajas tatha

 

TRADUCTION

Tantôt, dominant Vertu et Ignorance, la Passion l'emporte; et tantôt, c'est la Vertu qui vainc Passion et Ignorance. D'autres fois encore, l'Ignorance, à son tour, renverse Vertu et Passion. Ainsi, ô descendant de Bharata, jamais entre les gunas ne cesse la lutte pour régner.

 

TENEUR ET PORTEE

Parfois la passion domine la vertu et l'ignorance, parfois c'est la vertu qui l'emporte sur la passion et l'ignorance. Et parfois encore, c'est l'ignorance qui vainc et vertu et passion. Cette "compétition" entre les gunas est constante. Aussi, quiconque désire vraiment progresser dans la conscience de Krsna se doit de les dépasser tous. La prédominance, sur un homme, d'un guna particulier, se manifeste à travers ses rapports avec autrui, ses actes, sa façon de se nourrir, etc. Des chapitres ultérieurs développeront ces points. On peut toutefois, par la pratique, se situer sous la vertu, éliminant ainsi passion et ignorance. De même, on peut se situer sous la passion et sortir ainsi de la vertu et de l'ignorance, ou sous l'ignorance, et se dégager de la vertu et de la passion. Malgré la présence de ces trois gunas, on peut enfin, si l'on est déterminé, recevoir la bénédiction de la vertu, puis la dépasser pour se situer dans la pure vertu, et atteindre ce qu'on appelle "le niveau vasudeva", où l'on peut comprendre la science de Dieu. En résumé, c'est en étudiant ses actes qu'on saura quel guna gouverne un être.


 
VERSET 11

 

sarva-dvaresu dehe 'smin
prakasa upajayate
jnanam yada tada vidyad
vivrddham sattvam ity uta

 

TRADUCTION

Quand par toutes les portes du corps pénètre le flot lumineux du savoir, alors on peut être assuré que la vertu croît en puissance.

 

TENEUR ET PORTEE

Il est neuf portes dans le corps: deux yeux, deux oreilles, deux narines, une bouche, un orifice génital et un anus. Quand chacune de ces portes est illuminée par le signe de la vertu, on doit comprendre que l'être se situe sous la vertu. Celui que gouverne ce guna peut voir, entendre et goûter les choses telles qu'elles sont. Sous la vertu, l'homme est lavé de toute souillure, interne ou externe. A chaque porte de son corps se manifestent les symptômes du bonheur: telle est la vertu.

 


VERSET 12

 

lobhah pravrttir arambhah
karmanam asamah sprha
rajasy etani jayante
vivrddhe bharatarsabha

 

TRADUCTION

Quand grandit la Passion, ô meilleur des Bharatas, alors grandissent avec elle les signes de grand attachement, de désirs incontrôlables, d'aspirations ardentes et d'efforts intenses.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui que domine la passion n'est jamais satisfait de la position qu'il a atteinte, il aspire toujours à une situation meilleure. Voulant une maison, il se fera bâtir un "palais", comme s'il allait y vivre pour l'éternité. Son désir de jouir par les sens est ardent. Mais les sens sont insatiables. L'homme de passion désire toujours rester avec sa famille, dans sa demeure, et poursuivre sa recherche des plaisirs matériels. Cette recherche, cependant, ne s'achève jamais. Tels sont, sachons-le, les symptômes de la passion.

 


VERSET 13

 

aprakaso ’pravrttis ca
pramado moha eva ca
tamasy etani jayante
vivrddhe kuru-nandana

 

 

TRADUCTION

Et quand monte l'ignorance, ô fils de Kuru, alors naissent les ténèbres, l'inertie, la démence et l'illusion.

 

TENEUR ET PORTEE

Sans illumination, point de connaissance. Celui qu'enveloppe l'ignorance ne suit, dans ses actes, aucun principe régulateur; il agit par caprice, sans aucun but. Bien qu'apte à travailler, il refuse d'en faire l'effort. Telle est l'illusion. Malgré la présence en lui de la conscience, toute sa vie est inactive. Tels sont les signes marquant celui que couvre l'ignorance.

 


VERSET 14

 

yada sattve pravrddhe tu
pralayam yati deha-bhrt
tadottama-vidam lokan
amalan pratipadyate

 

TRADUCTION

Qui meurt sous la vertu gagne les planètes supérieures, les planètes pures oú vivent les grands sages.

 

TENEUR ET PORTEE

Celui que gouverne la vertu s'élève aux systèmes planétaires supérieurs, tels que Brahmaloka, Janaloka.... où il jouit d'un bonheur céleste. Ici, remarquons l'importance du mot amalan: il signifie "libre de la passion et de l'ignorance". L'univers matériel est toujours impur, mais vivre sous la vertu y représente la forme d'existence la plus pure. Il existe différentes sortes de planètes, pour différentes sortes d'êtres. Ceux qui meurent dans la vertu sont élevés aux planètes où vivent les grands sages et les grands bhaktas.


 

VERSET 15

 

rajasi pralayam gatva
karma-sangisu jayate
tatha pralinas tamasi
mudha-yonisu jayate

 

TRADUCTION

Qui meurt sous la passion renaît parmi les hommes qui se vouent à l'action intéressée. Et qui meurt sous l'ignorance renaît dans le monde des bêtes.

 

TENEUR ET PORTEE

Certains croient qu'une fois parvenue à la forme humaine, l'âme incarnée ne peut retomber à des espèces plus basses. Mais c'est là une erreur, car selon notre verset, l'homme qu'enveloppe l'ignorance devra, après la mort, choir dans les espèces animales, d'où il lui faudra à nouveau s'élever jusqu'à la forme humaine, en passant par diverses espèces, selon les cycles de l'évolution. Aussi, les hommes qui considèrent vraiment avec sérieux leur forme humaine doivent se placer sous la vertu, et là, grâce à la compagnie d'âmes élevées, dépasser les trois gunas, et s'établir dans la conscience de Krsna, but ultime de la vie humaine. Sinon, rien ne peut leur assurer d'obtenir encore, dans leur existence future, un corps humain.

 


VERSET 16

 

karmanah sukritasyahuh
sattvikam nirmalam phalam
rajasas tu phalam duhkham
ajnanam tamasah phalam

 

TRADUCTION

Il est dit que les actes accomplis sous l'égide de la vertu entraînent la purification de leur auteur; sous l'influence de la passion, la détresse, et sous l'ignorance, la sottise.

 

TENEUR ET PORTEE

Les actes relevant de la vertu purifient leur auteur; aussi les sages, libres de toute illusion, connaissent-ils l'état de bonheur. Les actes qui relèvent de la passion, eux, n'entraînent que souffrance. En fait, tout acte visant au bonheur matériel est voué à l'échec. Si, par exemple, un homme d'affaires désire construire un gratte-ciel, il lui faudra pour cela imposer mainte souffrance à nombre d'hommes. Le financier devra, à grand-peine, amasser les fonds nécessaires, et les ouvriers, comme des esclaves, se soumettre au dur labeur que représente la construction. Ainsi donc, par son seul désir de trouver la prospérité matérielle, cet homme pourra infliger, à lui et aux autres, tant de peine. La Bhagavad-gita confirme par ailleurs que toute activité accomplie sous le signe de la passion entraîne toujours de grandes souffrances. On peut y trouver une certaine satisfaction, née du mental, à la pensée qu'on possède telle somme d'argent ou telle demeure, mais il ne s'agit certes pas là de la vraie satisfaction, du vrai bonheur. Quant aux actes relevant de l'ignorance, puisque leur auteur est dépourvu de toute connaissance, ils n'engendrent, dans l'immédiat, que le malheur, et, dans le futur, la chute parmi les espèces animales. Bien que les bêtes, placées sous l'influence de maya, n'en soient pas conscientes, leur vie est toujours misérable. Relève de l'ignorance, également, l'abattage des animaux. Les hommes qui participent à cet abattage ignorent que dans une vie future, les animaux que maintenant ils massacrent obtiendront un corps qui leur rendra possible de les tuer à leur tour. Telle est la loi de la nature. Nous voyons bien que, selon la loi des Etats, un meurtrier doit être condamné à mort. En raison de leur ignorance, les hommes ne peuvent percevoir que l'univers matériel entier constitue un Etat, dont le Seigneur Suprême est le maître. Chaque être créé est fils du Seigneur, qui ne tolère pas même le meurtre d'une fourmi. Pour un tel acte, par la loi du Seigneur, il faudra payer. Aussi, s'adonner à l'abattage des animaux pour le seul plaisir de la langue, représente la forme d'ignorance la plus grossière. L'homme n'a aucun besoin de tuer des bêtes pour se nourrir, car Dieu lui donne dans ce but toutes sortes de délicieux aliments. Celui qui, malgré cela, persiste à consommer de la viande, agit sous l'empire de l'ignorance et se prépare un futur des plus sombres. De tous les abattages d'animaux, celui de la vache est le plus ignoble, car la vache, en donnant son lait, nous procure tant de satisfactions; la tuer, c'est commettre un acte relevant de la plus profonde ignorance. On trouve, dans les Ecrits védiques, les mots gobhih prinita-matsaram: ils indiquent que celui qui, pleinement satisfait du lait de la vache, désire tout de même la tuer, baigne dans la plus profonde ignorance. Toujours dans les Ecrits védiques, cette prière:

"0 Seigneur, Tu es l'ami bienveillant des vaches et des brahmanas, de l'humanité et du monde entier."

Elle souligne l'importance que revêt la protection des vaches et des brahmanas. Les brahmanas symbolisent l'éducation spirituelle, et la vache, par le lait qu'elle donne, est le symbole du plus précieux des aliments. On doit donc leur assurer, à tous deux, entière protection: tel est le vrai signe d'une civilisation avancée. Dans le monde moderne, l'éducation spirituelle est négligée, l'abattage de la vache encouragé. Il est alors facile de comprendre que l'humanité progresse dans le mauvais sens, se frayant un chemin vers sa propre condamnation. Une civilisation qui conduit les citoyens à renaître, dans leur prochaine vie, parmi les espèces animales, ne mérite certes pas le nom de civilisation humaine. Mais bien sûr, la civilisation moderne se trouve bassement régie par la passion et l'ignorance. Notre âge foisonne de dangers, et les dirigeants de toutes nations devraient donc offrir à leurs concitoyens la conscience de Krsna, méthode la plus simple pour sauver l'humanité entière du pire des dangers.

 


VERSET 17

 

sattvat sanjayate jnanam
rajaso lobha eva ca
pramada-mohau tamaso
bhavato ’jnanam eva ca

 

TRADUCTION

De la vertu naît le savoir véritable, et de la passion l'avidité. La folie et la sottise, l'illusion aussi, viennent de l'ignorance.

 

TENEUR ET PORTEE

Parce que la civilisation d'aujourd'hui ne répond pas vraiment à la nature de l'être, la conscience de Krsna est recommandée pour elle. Par la conscience de Krsna, 1a société progressera vers la vertu. Alors, quand elle aura développé la vertu, ses membres verront les choses telles qu'elles sont. Quand l'ignorance domine, au contraire, les hommes restent au niveau animal, et sont incapables de voir les choses dans leur juste relief. Ils ne peuvent, par exemple, saisir qu'en abattant un animal, ils risquent de se faire tuer, dans leur prochaine existence, par ce même animal. Parce qu'ils ne reçoivent aucune véritable connaissance, ils deviennent irresponsables. Et pour que cesse cette inconscience, il devient impérieux d'établir, dans la société, un système d'éducation pour que se développe, en chacun, la vertu. Alors, tous, ayant une pleine connaissance des choses telles qu'elles sont, trouveront sobriété, bonheur et prospérité. Et bien que la majorité des hommes soient pauvres et malheureux, si quelques-uns seulement développent la conscience de Krsna et s'établissent dans la vertu, la paix et la prospérité deviendront réalisables, par eux, en tous les lieux du monde, chose impossible, d'autre part, si le monde se voue à la passion et à l'ignorance.

Les êtres que domine la passion deviennent avides, et leur désir de jouir des sens est ardent, sans mesure. Mais on peut voir sans mal que tout l'argent et tous les plaisirs du monde n'apportent ni le bonheur ni la paix mentale, que nul d'ailleurs ne connaîtra tant qu'il demeure sous l'influence de la passion. Si un homme aspire vraiment au bonheur, son argent ne lui sera certes d'aucune aide; il lui faut s'élever au niveau de la vertu, par la pratique de la conscience de Krsna. Et non seulement celui que domine la passion est-il malheureux en son mental, mais son travail, ses occupations, lui sont également pénibles. Il doit, afin d'acquérir assez d'argent pour maintenir sa position dans la société, élaborer des projets innombrables, s'immiscer en d'innombrables intrigues. Sa vie entière est misérable.

Ceux qu'enveloppe l'ignorance, quant à eux, deviennent fous. Parce que leur situation les jette dans la détresse, il se réfugient dans les intoxicants, et ainsi s'enfoncent davantage dans l'ignorance. Très sombre est leur futur.

 


VERSET 18

 

urdhvam gacchanti sattva-stha
madhye tisthanti rajasah
jaghanya-guna-vrtti-stha
adho gacchanti tamasah

 

TRADUCTION

Ceux que gouverne la vertu peu à peu s'élèvent jusqu'aux planètes supérieures, ceux que domine la passion demeurent sur les planètes moyennes, terrestres, et ceux qu'enveloppent l'ignorance choient dans les mondes infernaux.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset décrit plus explicitement les fruits qu'apportent les actes accomplis sous l'influence des différents gunas. Il existe un système planétaire supérieur, constitué des planètes édéniques, où les êtres sont tous très évolués. Et selon le degré de vertu qu'il a su développer en lui, l'homme peut être promu sur telle ou telle de ces planètes. La plus haute d'entre elles s'appelle Satyaloka, ou Brahmaloka; c'est là que réside Brahma, le premier être de cet univers. Nous avons déjà vu combien il est difficile d'imaginer les merveilleuses conditions de vie qu'on trouve sur Brahmaloka, mais la plus haute forme d'existence, l'état de la vertu, peut cependant nous élever à une telle vie, sur la planète de Brahma.

La passion, située entre la vertu et l'ignorance, reçoit une teinture des deux. Un être est rarement gouverné par un guna pur, sans reflet des deux autres; mais admettons qu'un homme soit dominé par la seule passion: son destin serait de rester sur cette Terre, comme roi ou personnage riche. Mais parce que l'ignorance peut se mêler à la passion, l'homme de passion pourra également choir. D'autre part, les habitants de la Terre, dominés par la passion ou l'ignorance, ne peuvent atteindre aux planètes supérieures par la seule force de leurs moyens mécaniques. Un autre reflet de la passion est qu'elle peut conduire un être à la démence dans sa prochaine vie.

Le plus bas des gunas, l'ignorance, se trouve ici décrit comme abominable. L'accroissement de l'influence de ce guna représente un très grand risque, celui de choir dans les conditions horribles que subissent les huit millions d'espèces inférieures à l'homme: oiseaux, bêtes, reptiles, arbres, etc. Et l'homme tombe dans ces conditions selon le degré d'ignorance qui s'est développé en lui. Le mot tamasah, dans ce verset, est lourd de sens: il désigne ceux qui restent toujours sous l'emprise de l'ignorance, sans jamais s'élever à un guna supérieur. Leur futur n'est que ténèbres.

Il est une voie qui peut mener à la vertu les hommes que gouvernent la passion et l'ignorance, et cette voie s'appelle la conscience de Krsna. Celui qui la refuse devra croupir dans les gunas inférieurs.

 


VERSET 19

 

nanyam gunebhyah kartaram
yada drastanupasyati
gunebhyas ca param vetti
mad-bhavam so ’dhigacchati

 

TRADUCTION

Quand on voit, dans tout acte, que rien n'échappe aux trois gunas, mais que Moi, le Seigneur Suprême, les transcende, alors on peut connaître Ma nature spirituelle.

 

TENEUR ET PORTEE

Apprendre de façon appropriée, c'est-à-dire des lèvres de personnes qualifiées, à comprendre l'action des trois gunas, suffit pour les transcender. Krsna est le vrai maître spirituel, et Il transmet ce savoir absolu à Arjuna. De même, il nous faut apprendre la science des actes selon les divers gunas, des lèvres de bhaktas tout à fait établis dans la conscience de Krsna. A défaut, notre vie ne pourra qu'être mal orientée. En acceptant l'instruction d'un maître spirituel authentique, l'homme se prépare à connaître sa nature spirituelle, son corps matériel, ses sens; il saura comment il est prisonnier de ce monde et retenu sous l'emprise des trois gunas. Dominé par eux, il est sans recours; mais qu'il comprenne sa véritable nature, et, prêt pour la vie spirituelle, il pourra atteindre le niveau absolu, au-delà des gunas. En réalité, l'être conditionné n'est pas vraiment l'auteur de ses actes. Il se trouve contraint d'agir, par le fait qu'il possède un corps spécifique, régi par une combinaison particulière des gunas. C'est seulement au contact du maître spirituel authentique, par sa grâce, que l'homme peut comprendre sa position réelle, et là, se fixer dans la conscience de Krsna. Le bhakta, établi dans la conscience de Krsna, n'est pas soumis à l'emprise des gunas. Nous avons vu, au septième chapitre, que celui qui s'abandonne à Krsna est soulagé du fardeau des influences de la nature matérielle. Ainsi, pour l'être qui commence à voir les choses telles qu'elles sont, l'influence des trois gunas s'évanouit peu à peu.

 


VERSET 20

 

gunan etan atitya trin
dehi deha-samudbhavan
janma-mrityu-jara-duhkhair
vimukto ’mrtam asnute

 

TRADUCTION

Quand l'être incarné se trouve capable de dépasser les trois gunas, il s'affranchit de la naissance, de la mort, de la vieillesse, ainsi que des souffrances qu'elles engendrent. Il peut dès lors jouir d'ambroisie, en cette vie même.

 

TENEUR ET PORTEE

Comment, même en ce corps, se situer au niveau spirituel et absolu, dans la pure conscience de Krsna, notre verset l'explique. Le mot sanskrit dehi signifie "incarné". Bien qu'encore incarné, l'homme peut, en cultivant le savoir spirituel, s'affranchir de l'influence des trois gunas. Même en ce corps, il peut jouir du bonheur de la vie spirituelle, car, après avoir quitté ce corps, il est assuré d'atteindre le monde spirituel. En d'autres termes, comme l'enseignera le dix-huitième chapitre, on reconnaît l'homme libéré de l'emprise des gunas à ce qu'il est établi dans le service de dévotion, la conscience de Krsna. En effet, quand on est affranchi des trois gunas, on adopte le service de dévotion, la conscience de Krsna.

 


VERSET 21

 

arjuna uvaca
kair lingais trin gunan etan
atito bhavati prabho
kim acarah katham caitams
trin gunan ativartate

 

TRADUCTION

Arjuna dit:
A quels signes, ô Seigneur, se reconnaît l'être qui a dépassé les trois gunas? Comment se comporte-t-il? Et par quelles voies transcende-t-il ces gunas?

 

TENEUR ET PORTEE

Les questions d'Arjuna dans ce verset sont très pertinentes. Il désire en effet savoir comment reconnaître le spiritualiste qui a déjà transcendé les trois gunas. Il s'enquiert tout d'abord des signes qui le caractérisent. Sa seconde question porte sur le comportement d'un tel spiritualiste, sur sa manière de vivre, sur ses actes. Sont-ils ou non soumis à une discipline? Puis, par sa troisième question, Arjuna demande à Krsna de l'instruire des voies par quoi il pourra atteindre le niveau absolu, au-delà des gunas. Question essentielle que cette dernière, car comment serait-il possible, sans connaître le moyen direct de constamment se maintenir à ce niveau spirituel, d'en manifester tous les signes? Toutes ces questions que pose Arjuna revêtent donc une grande importance, et le Seigneur y répond.

 


VERSET 22/25

 

sri-bhagavan uvaca
prakasam ca pravrttim ca
moham eva ca pandava
na dvesti sampravrttani
na nivrttani kanksati

udasina-vad asino
gunair yo na vicalyate
guna vartanta ity evam
yo ’vatishthati nengate

sama-duhkha-sukhah sva-sthah
sama-lostasma-kancanah
tulya-priyapriyo dhiras
tulya-nindatma-samstutih

manapamanayos tulyas
tulyo mitrari-pakshayoh
sarvarambha-parityagi
gunatitah sa ucyate

 

TRADUCTION

Le Seigneur bienheureux dit:
Celui, ô fils de Pandu, qui n'éprouve nulle aversion, qu'il soit devant l'éclairement, l'attachement ou l'illusion, qui n'éprouve également nulle soif de ces choses en leur absence; qui, au-dessus de ces fruits que portent les trois gunas, se tient comme neutre, toujours inflexible, conscient de ce que rien n'agit en dehors d'eux; qui regarde d'un même oeil le plaisir et la souffrance, et pour qui la motte de terre, l'or et la pierre sont d'égale valeur, qui est sage et tient pour identiques l'éloge et le blâme; qui n'est affecté ni par la gloire ni par l'opprobre, qui traite également amis et ennemis, et qui a renoncé à toute entreprise intéressée,-de celui-là on dit qu'il a transcendé les trois gunas.

 

TENEUR ET PORTEE

Le Seigneur répond, une à une, aux trois questions d'Arjuna. Il montre d'abord, dans ces versets, que celui qui a transcendé les trois gunas n'éprouve d'envie à l'égard de personne et de désirs brûlants pour rien de ce monde. Si un être vivant demeure dans l'univers matériel, prisonnier du corps de matière, c'est que l'un des gunas le garde sous son emprise. Quand il se libère totalement du corps de matière, c'est qu'il est hors des griffes des gunas. Et donc, tant qu'il est encore incarné, il devrait se tenir pour neutre, sans prendre en considération les circonstances matérielles dans lesquelles il se trouve. Il devrait s'engager dans le service de dévotion, et ainsi, se défaire automatiquement de son identification au corps. Car, si la conscience de l'homme est absorbée dans le corps matériel, ses actes seront entièrement voués au plaisir des sens; mais cette recherche de plaisirs matériels cessera d'elle-même lorsqu'il portera sa conscience sur Krsna. Nul besoin, pour l'être, d'un corps matériel; et par là même, nul besoin d'accéder à toutes ses demandes. L'influence des gunas sur le corps continuera de se manifester, mais l'âme, parce qu'elle est spirituelle, ne doit pas en être affectée. Et comment y parvenir? En éteignant tout désir de jouir du corps, mais aussi bien de s'en libérer. Le bhakta, situé à ce niveau spirituel, est automatiquement affranchi de l'influence des gunas; il n'a pas besoin, pour y parvenir, d'efforts particuliers.

La seconde question d'Arjuna portait sur le comportement d'un homme qui a dépassé les gunas. Au contraire du matérialiste, un tel spiritualiste n'est jamais affecté par les honneurs ou les insultes trompeurs adressés au corps. Il s'acquitte de ses devoirs dans la conscience de Krsna sans se soucier qu'on l'honore ou le déshonore. Tout ce qui sert l'accomplissement de son devoir dans la conscience de Krsna, il l'accepte; autrement, il n'a aucun besoin matériel, indifférent envers le caillou comme envers l'or. Il considère comme son ami très cher quiconque l'aide dans son service de dévotion; mais il ne hait pas non plus ses soi-disant ennemis. Il est impartial envers tous et voit toutes choses d'un œil égal, car il se sait parfaitement étranger à l'existence matérielle. Les nouvelles sociales et politiques ne le touchent pas, car il connaît l'éphémère de ces troubles et bouleversements. Il peut entreprendre n'importe quoi pour la satisfaction de Krsna, mais pour son propre contentement, jamais rien. Par un tel comportement, on s'établit à un niveau purement spirituel.

 


VERSET 26

 

mam ca yo ’vyabhicarena
bhakti-yogena sevate
sa gunan samatityaitan
brahma-bhuyaya kalpate

 

 

TRADUCTION

Celui qui tout entier s'absorbe dans le service de dévotion, sans jamais faillir, transcende dès lors les trois gunas et atteint par là le niveau du brahman.

 

TENEUR ET PORTEE

Ce verset répond à la troisième question d'Arjuna: "Par quelles voies atteint-on le niveau absolu?" L'univers matériel, nous l'avons déjà vu, est mû par les gunas. Mais on ne doit pas se laisser troubler par leurs mouvements; il vaut mieux, plutôt que d'absorber sa conscience en ces mouvements des gunas, la transférer sur les mouvements, les actes, accomplis pour la satisfaction de Krsna. Toujours agir pour Krsna, tel est le bhakti-yoga: et celui-ci ne s'arrête pas aux actes accomplis pour Krsna, mais s'étend également à ceux accomplis pour Ses innombrables émanations plénières, telles Rama et Narayana. Celui qui sert n'importe laquelle des Formes de Krsna, ou de Ses émanations plénières, est considéré comme se situant au niveau absolu, par-delà les gunas. Sachons également que toutes ces Formes de Krsna sont complètement spirituelles, éternelles, toutes de connaissance et de félicité. Dans chacune de Ses Formes, le Seigneur manifeste Sa toute-puissance et Son omniscience, de même que Ses autres Attributs spirituels et absolus. Aussi, que l'on se donne au service de Krsna, ou de Ses émanations plénières, avec une détermination inflexible, et on transcendera aisément les trois gunas, d'ordinaire si difficiles à dépasser. Le septième chapitre l'expliquait déjà: celui qui s'abandonne à Krsna transcende aussitôt l'influence des gunas. Etre conscient de Krsna, engagé dans le service de dévotion, c'est atteindre le même niveau que Krsna. Le Seigneur décrit Sa nature comme éternelle, toute de connaissance et de félicité. Et comme la pépite qui vient de la mine d'or et en partage tous les attributs, l'être vivant fait partie intégrante du Seigneur Suprême, et sa nature spirituelle est qualitativement égale à celle de Krsna. Toutefois, il demeure distinct du Seigneur, autrement, il ne saurait être question de bhakti-yoga. En effet, le bhakti-yoga implique la présence du Seigneur, celle de Son dévot, et enfin, de leur échange d'amour. Dieu, la Personne Suprême, et l'être distinct sont deux identités séparées; sinon, répétons-le, quel sens aurait le bhakti-yoga? D'autre part, si l'on n'est pas situé au même niveau absolu que le Seigneur Suprême, on ne peut Le servir. Comment, sans en acquérir les qualités requises, peut-on devenir le serviteur du roi? Ici est qualifié celui qui devient brahman, ou lavé de toute souillure matérielle. Les Ecrits védiques disent: atteint le Brahman Suprême celui qui devient brahman. Cela signifie que l'on doit qualitativement ne plus faire qu'Un avec le Brahman. Mais jamais, en atteignant le Brahman, on ne perd son identité éternelle d'âme spirituelle distincte.


 

VERSET 27
 
brahmano hi pratishthaham
amritasyavyayasya ca
sasvatasya ca dharmasya
sukhasyaikantikasya ca

 

TRADUCTION

Je suis le Fondement du Brahman impersonnel, qui est immortel, intarissable, éternel, et qui constitue le principe même du bonheur ultime.

 

TENEUR ET PORTEE

Immortalité, éternité et bonheur constituent la nature du Brahman intarissable. La réalisation du Brahman représente la première étape de la réalisation spirituelle. Celle du Paramatma, de l'Ame Suprême, la seconde, et celle de Bhagavan, Dieu, la Personne Suprême, la réalisation ultime de la Vérité Absolue. Aussi le Seigneur Suprême contient-Il le Brahman et le Paramatma. Nous avons vu, au septième chapitre, que la nature matérielle est la manifestation de l'énergie inférieure du Seigneur Suprême, imprégnée par Lui de fragments de la nature supérieure. Tel est l'élément spirituel dans la nature matérielle. Lorsque l'être conditionné par la nature matérielle entreprend de cultiver le savoir spirituel, il quitte l'existence matérielle et graduellement s'élève jusqu'à concevoir le Suprême en tant que le Brahman. Atteinte cette étape, la première dans la réalisation spirituelle, le spiritualiste a déjà dépassé le niveau matériel, mais ne connaît pas encore la réalisation parfaite du Brahman. Il pourra, s'il le désire, maintenir cette position, puis peu à peu, s'élever à la réalisation du Paramatma, puis de Bhagavan, Dieu, la Personne Suprême. Les Ecritures védiques nous en donnent de nombreux exemples, tel celui des quatre Kumaras, qui, d'abord situés au niveau du Brahman, dans la conception impersonnelle de la Vérité, s'élevèrent ensuite graduellement au niveau du service de dévotion. Celui qui ne parvient pas à dépasser le niveau du Brahman, de la conception impersonnelle de la Vérité Absolue, risque toujours de choir de sa position. Le Srimad-Bhagavatam enseigne que celui qui parvient au niveau du Brahman ne possède pas une intelligence parfaitement claire s'il ne s'élève pas au-delà, s'il n'adopte pas le service de dévotion; il court donc le risque de choir de sa position. Dans les Textes védiques, il est dit:

"Celui qui en vient à connaître Sri Krsna, Dieu, la Personne Suprême, source intarissable de plaisir, celui-là connaît en vérité une félicité spirituelle et absolue."

Le Seigneur Suprême possède pleinement six perfections, qu'Il partage avec le bhakta qui L'approche. Le serviteur du roi jouit de presque tous les mêmes avantages que son maître. Ainsi, la vie éternelle, de même qu'une joie immortelle et intarissable, accompagnent le service de dévotion, qui inclut donc la réalisation du Brahman, c'est-à-dire de l'immortalité, de l'éternité. Le bhakta, absorbé dans le service de dévotion, possède déjà ces perfections.

L'être vivant, bien que brahman par nature, peut désirer dominer la nature matérielle, et ce désir cause alors sa chute dans l'univers matériel. Dans sa condition naturelle, il se trouve au-delà des trois gunas, mais au contact de la nature matérielle, ces derniers -vertu, passion et ignorance- l'empêtrent. Alors, il cherche à dominer le monde de la matière. Mais qu'il s'engage dans le service de dévotion, en pleine conscience de Krsna, et il sera du même coup situé au-dessus des gunas; son désir illicite de devenir maître de la nature matérielle sera par là même dissipé. Il est donc essentiel de pratiquer, en la compagnie d'autres bhaktas, le service de dévotion, qui comporte neuf aspects: écouter les gloires du Seigneur, les chanter, s'en souvenir, etc. La compagnie d'autres bhaktas, l'influence du maître spirituel, effacent peu à peu le désir matériel que nous avons de tout dominer, et nous établissent fermement dans le service d'amour sublime du Seigneur. Du vingt-deuxième au vingt-septième verset de notre chapitre, Krsna recommande le service de dévotion, dont l'accomplissement est très simple: servir constamment le Seigneur, partager les reliefs de la nourriture offerte à la murti, sentir les fleurs offertes aux pieds pareils-au-lotus du Seigneur, visiter les lieux saints où se déroulèrent les Divertissements spirituels et absolus du Seigneur, lire les Ecrits décrivant les différentes Activités du Seigneur et Ses échanges d'amour avec Ses dévots, toujours chanter les Saints Noms du Seigneur, en faisant vibrer les sons spirituels et absolus du maha-mantra:

 

hare krsna hare krsna krsna krsna hare hare
hare rama hare rama rama rama hare hare

observer les jours de jeûne commémorant les apparitions et disparitions, en ce monde, du Seigneur et de Ses dévots... En se soumettant à de telles pratiques, le bhakta se détache entièrement de tout acte matériel. Celui qui peut ainsi s'établir dans le brahmajyoti, "l'atmosphère" spirituelle, devient qualitativement l'égal de Dieu, la Personne Suprême.

Ainsi s'achèvent les enseignements de Bhaktivedanta sur le quatorzième chapitre de la Srimad-Bhagavad-gita, intitulé: "Les trois gunas ".