VERSET 1-3

 

sri-bhagavan uvaca
abhayam sattva-samsuddhir
jnana-yoga-vyavasthitih
danam damas ca yajnas ca
svadhyayas tapa arjavam

ahimsa satyam akrodhas
tyagah shantir apaisunam
daya bhutesv aloluptvam
mardavam hrir acapalam

tejah ksama dhrtih shaucam
adroho nati-manita
bhavanti sampadam daivim
abhijatasya bharata

 

TRADUCTION

Le Seigneur Bienheureux dit:
Absence de crainte, purification de l'existence, développement du savoir spirituel, charité, maîtrise de soi, accomplissement des sacrifices, étude des Vedas, austérité et simplicité, non-violence, véracité, absence de colère, renoncement, sérénité, aversion pour la critique, compassion, absence de convoitise, douceur, modestie et ferme détermination, vigueur, pardon, force morale, pureté, absence d'envie et de soif des honneurs,-telles sont, ô descendant de Bharata, les qualités spirituelles des hommes de vertu, des hommes nés de la nature divine.

 

TENEUR ET PORTEE

Au début du quinzième chapitre, nous avons vu décrit l'arbre banian que représente le monde matériel. Il y était expliqué que ses racines secondaires représentent les actes des êtres, actes tantôt favorables, tantôt défavorables. Le neuvième chapitre, d'autre part, nous a parlé des devas, ou êtres relevant de la nature divine, et des asuras, ou êtres relevant de la nature démoniaque. Selon les enseignements védiques, les actes gouvernés par la vertu sont favorables au progrès sur la voie de la libération, et dits de nature spirituelle, ou deva-prakrti. Les hommes appartenant à la nature spirituelle progressent donc sur la voie de la libération. Pour ceux, en revanche, qui agissent sous le poids de la passion et de l'ignorance, la libération devient chose impossible. Ils devront demeurer dans l'univers matériel, soit sous la forme humaine, soit parmi les espèces animales, soit même en des formes de vie encore inférieures. Dans ce seizième chapitre, le Seigneur explicite et la nature divine ou spirituelle, et la nature démoniaque, avec leurs attributs respectifs, dont Il fait également ressortir les aspects positifs et négatifs.

Le mot abhijatasya, désignant l'homme né avec des attributs spirituels, des tendances divines, revêt ici un grand intérêt. Les Ecrits védiques appellent garbhadhana-samskara le fait d'engendrer un enfant dans une atmosphère divine. En effet, si les parents désirent un enfant doté des attributs divins, il leur faut observer les dix usages propres à la vie humaine. (1) Nous avons vu, dans un chapitre antérieur, que l'acte sexuel, lorsqu'il vise à engendrer un enfant vertueux, représente Krsna Lui-même. La vie sexuelle ne peut donc être condamnée, pourvu qu'elle s'accomplisse dans la conscience de Krsna. Les dévots de Krsna, établis dans la conscience de Krsna, ne doivent certes pas engendrer des enfants à la manière des chiens et des chats, mais dans le but que ces enfants deviennent à leur tour conscients de Krsna. Telle devrait être la bénédiction reçue par l'enfant né d'un père et d'une mère absorbés dans la conscience de Krsna.

Le système social qu'on appelle varnasrama-dharma, et qui divise la société en quatre groupes, ou varnas, ne saurait faire référence, pour cette division, au principe d'hérédité. Ces quatre groupes sont déterminés par la formation personnelle des individus, et leur but est de faire régner paix et prospérité au sein de la société. Les qualités qu'énumère notre verset sont dites divines, spirituelles; elles ont en effet pour but d'accroître chez l'homme l'entendement spirituel qui lui permettra de se libérer du monde matériel. Dans le varnasrama-dharma, le sannyasi (celui qui a accepté l'ordre du renoncement) est considéré comme la tête, le maître spirituel, de tous les varnas et asramas. Le brahmana, certes, tient le rôle du maître spirituel pour les membres des trois autres varnas -ksatriyas, vaisyas et sudras -, mais le sannyasi, au sommet de l'institution du varnasrama est un maître spirituel même pour le brahmana.

Abhaya: l'absence de crainte. Avant tout, le sannyasi doit être sans crainte. Parce qu'il lui faut vivre seul, sans aucun soutien, ou sans certitude de soutien, il ne peut que dépendre entièrement de la miséricorde de Dieu, la Personne Suprême. Celui qui se demande encore comment il sera protégé une fois qu'auront été tranchés ses liens avec la famille et la société, celui-là ne doit pas accepter le sannyasa, ou l'ordre du renoncement. Il faut être tout à fait convaincu que Krsna, Dieu, la Personne Suprême, Se trouve toujours, sous Son aspect Paramatma, Son aspect "localisé", dans le coeur de chacun, et qu'ainsi, Il voit tout, sait toujours tout de nos intentions. Et il faut également posséder une foi ferme en la pensée que Krsna, en tant que le Paramatma, protège l'âme qui s'est abandonnée à Lui; savoir encore que jamais on ne sera seul: "Même au coeur des forêts les plus sombres, doit-on penser, Krsna sera présent et me donnera toute protection." Celui qui est fort de cette conviction est abhaya, sans crainte. Un tel état d'esprit est indispensable au sannyasi.

Sattva-samsuddhi: la purification de l'existence. Le sannyasi doit ensuite purifier son existence. De nombreuses règles, de nombreux principes, doivent être observés à cet effet au sein du sannyasa. La plus importante consiste en la stricte interdiction d'entretenir quelque rapport intime avec une femme. Il est même défendu au sannyasi de parler à une femme en un lieu solitaire. Sri Caitanya Mahaprabhu, le Seigneur en personne, montra l'exemple du sannyasi idéal: lorsqu'Il Se trouvait à Puri, Ses disciples du sexe féminin ne pouvaient même pas s'approcher de Lui pour Lui offrir leurs respects: elles étaient invitées à se prosterner en gardant une certaine distance. Il ne faut certes pas voir là une aversion pour les femmes, mais seulement le devoir du sannyasi, qui est de n'avoir nul rapport intime avec elles. Afin de purifier son existence, l'homme doit suivre les règles prescrites par son appartenance propre à un varna et à un asrama donnés. Dans le cas du sannyasi, ce sera donc, entre autres, la stricte interdiction d'entretenir avec les femmes des liens intimes et de posséder des richesses pour la satisfaction des sens. Sri Caitanya Mahaprabhu fut un sannyasi parfait, et nous avons pu voir que dans Sa vie, Il fut extrêmement strict en ce qui concerne le comportement envers la femme. Bien qu'Il ait accepté sous Sa protection les âmes les plus déchues, et qu'on Le tienne donc pour l'avatara le plus libéral, Il suivait strictement les règles et principes du sannyasa pour ce qui est de la compagnie des femmes. L'un de Ses compagnons intimes, Chota Haridasa, bien que si près de Lui et de Ses autres compagnons, laissa échapper un regard de concupiscence à l'endroit d'une jeune femme en la présence personnelle de Sri Caitanya Mahaprabhu. Celui-ci était si strict qu'Il l'exclut aussitôt de Son entourage. Après l'incident, Sri Caitanya prononça ces paroles:

"Pour un sannyasi, ou quiconque aspire à se défaire de l'emprise de la matière et s'efforce de s'élever à la nature spirituelle, de retourner à Dieu, en sa demeure originelle, tourner son regard vers les biens matériels et les femmes (sans même en jouir, mais animé du désir d'en jouir) est un acte si condamnable, qu'il eut mieux valu se suicider plutôt que de connaître des désirs aussi illicites."

Telles sont donc les voies de la purification.

jnana-yoga-vyavasthiti: le développement du savoir spirituel. Le rôle du sannyasi est de distribuer le savoir spirituel aux chefs de famille et à tous ceux qui ont oublié que la vie humaine a pour but de progresser sur la voie spirituelle. Le sannyasi doit, pour subvenir à ses besoins, demander l'aumône, de porte en porte, mais il ne convient certes pas de le voir comme un mendiant. Car c'est par pure humilité (autre qualité de l'être situé au niveau spirituel) qu'il va de porte en porte, plus d'ailleurs pour visiter les familles et les ouvrir à la conscience de Krsna que pour mendier. Tel est le devoir du sannyasi. Si un disciple est vraiment avancé dans la vie spirituelle et si le maître spirituel lui enjoint de le faire, il doit prêcher avec logique et raison la conscience de Krsna; sinon, il lui faut éviter d'accepter le sannyasa. Et s'il se trouve qu'il a accepté le sannyasa sans posséder une connaissance suffisante, il doit alors cultiver le savoir en prêtant toute oreille à l'enseignement d'un maître spirituel authentique. Le sannyasi, donc, doit être établi dans l'abhaya, ou l'absence de crainte, la sattva-samguddhi, ou la pureté, et le jnana-yoga, ou le savoir.

Dana: la charité. Les actes de charité sont plus particulièrement le propre des grhasthas. Ces derniers, en effet, sont tenus de gagner honnêtement leur vie et d'offrir la moitié de leur gain à des institutions qui se chargent de propager universellement la conscience de Krsna. La charité, en effet, doit s'exercer à l'endroit d'hommes qui en sont dignes. Comme l'enseignera plus loin la Bhagavad-gita, on compte divers ordres d'actes charitables, qui relèvent respectivement de la vertu, de la passion et de l'ignorance. Les actes de charité accomplis dans la vertu se trouvent recommandés par les Ecritures; ceux, par contre, que guident la passion et l'ignorance, simple gaspillage, ne le sont nullement. Le seul but de la charité doit être finalement d'aider à répandre la conscience de Krsna à travers le monde. Telle est la charité qui relève de la vertu.

Dama: la maîtrise de soi. Propre à tous les varnas, elle est toutefois particulièrement la qualité du grhastha. Bien qu'il vive en la compagnie d'une épouse, le grhastha devra se garder d'employer sans restriction ses sens aux plaisirs sexuels. Il est, en effet, tenu d'observer certaines règles en ce qui touche à la vie sexuelle, comme aux autres aspects de l'existence: la vie sexuelle n'aura d'autre but que la procréation. Et si le grhastha n'a pas l'intention d'avoir des enfants, alors lui et son épouse doivent s'abstenir des plaisirs de la chair. Les hommes, aujourd'hui, font usage de contraceptifs et de méthodes plus odieuses encore, afin de jouir des plaisirs charnels sans avoir à assumer la responsabilité qu'implique la naissance d'un enfant. On ne trouve certes pas là le signe de la nature divine, mais bien un attribut démoniaque. Quiconque désire avancer dans la voie spirituelle, fût-il un homme marié, se doit de contrôler sa vie sexuelle et de ne pas engendrer de descendance si ce n'est pour servir Krsna. Si un homme peut assurer que ses enfants deviendront conscients de Krisna, qu'il en mette des centaines au monde; sinon, mieux vaut ne pas se livrer aux actes sexuels, qui n'auraient alors d'autre but que le plaisir des sens.

Yajna: l'accomplissement des sacrifices. Il est également destiné, d'une manière plus particulière, au grhastha, car il nécessite de grandes richesses, que ne possèdent pas les membres des autres varnas - brahmacaris, vanaprasthas et sannyasis - puisqu'ils vivent d'aumônes. Le grhastha doit accomplir l'agnihotra-yajna, par exemple, tel que le commandent les Ecrits védiques. Mais ces sacrifices requièrent de telles richesses qu'aucun grhastha ne pourrait aujourd'hui les exécuter. Aussi, le meilleur sacrifice pour notre âge, et par ailleurs le seul recommandé, est-il le sankirtana-yajna, le chant du maha-mantra:

hare krsna hare krsna krsna krsna hare hare
hare rama hare rama rama rama hare hare

Tel est le plus haut et le moins dispendieux des sacrifices; tous peuvent l'adopter, tous peuvent en recevoir le bienfait. Ainsi, la charité, la maîtrise des sens et l'accomplissement des sacrifices sont particulièrement destinés au grhastha.

Svadhyaya: l'étude des Vedas; tapa: l'austérité; arjava: la douceur, ou la simplicité. Elles reviennent en propre au brahmacari, ou étudiant. Celui-ci doit éviter tout lien étroit avec les femmes; sa vie doit en être une de continence, et d'absorption dans l'étude des Ecritures védiques, afin de cultiver en lui le savoir spirituel. Tel est le svadhyaya. Le tapasya, ou l'austérité, est aussi, et même surtout, destiné au vanaprastha. L'homme ne doit pas demeurer un chef de famille tout le long de sa vie; il lui faut toujours se souvenir que la vie spirituelle comporte quatre étapes: le brahmacarya, le grhastha, le vanaprastha et le sannyasa. Ainsi, après le grhastha, il devra se préparer à faire retraite. Pour cent ans de vie, vingt-cinq années reviennent au brahmacarya, aux études, vingt-cinq au grhastha, à la vie de famille, vingt cinq au vanaprastha, à la retraite, et les vingt-cinq autres au sannyasa, à la vie de renoncement. Telles sont les normes disciplinaires de la vie spirituelle dans la société védique. En quittant le grhastha, il faut pratiquer certaines austérités du corps, du mental et de la langue; et c'est en quoi consiste le tapasya. En fait, ce tapasya est recommandé pour toutes les divisions du varnasrama-dharma. Sans tapasya nul homme ne peut connaître la libération. La Bhagavad-gita, ni aucun autre Ecrit védique ne préconise les théories selon lesquelles il n'y aurait nul besoin d'austérités, selon lesquelles, encore, on peut sans inconvénient continuer de se livrer à toutes sortes de spéculations. Ces théories sont l'invention de spiritualistes de pacotille qui s'efforcent d'élargir les rangs de leurs disciples. Dès qu'il est question de suivre certaines règles, certaines restrictions, les gens deviennent réticents. Aussi, ceux qui veulent des disciples et dont le seul but est de faire luire leurs gloires au nom de la spiritualité, ceux-là n'observent, ni ne font observer à leurs étudiants, aucun principe régulateur. Les Vedas réfutent de telles supercheries. La simplicité, quant à elle, doit être le principe non pas des membres d'un asrama particulier, mais bien de tous les hommes, qu'ils soient brahmacaris, grhasthas, vanaprasthas ou sannyasis. Tous doivent vivre dans la plus grande simplicité.

Ahimsa: la non-violence. La non-violence, c'est de n'interrompre l'évolution d'aucun être. Gardons-nous de croire que puisque l'étincelle spirituelle ne périt jamais, et survit au corps, il n'y a aucun mal à abattre les animaux pour la satisfaction des sens. Bien qu'amplement pourvu en céréales, fruits et lait, l'homme, aujourd'hui, s'adonne à la consommation de chair animale. Sachons qu'il n'est nul besoin d'abattre les animaux. Et personne ne fait exception à la vérité de cette règle. S'il n'était pas d'autre choix, on pourrait à la rigueur tuer un animal, mais il faudrait alors l'offrir en sacrifice. Cependant, l'homme désireux de progresser dans la réalisation spirituelle ne doit à aucun prix, quand abonde la nourriture, montrer violence aux animaux. L'ahimsa véritable consiste à ne pas freiner la progression d'un être, quel qu'il soit. Or, les animaux, en transmigrant d'une espèce à une autre, suivent une certaine évolution, progressent eux aussi. Un animal abattu voit son progrès freiné. En effet, il devra, avant de s'élever à l'espèce animale supérieure, revenir dans l'espèce qu'il a prématurément quittée pour y achever son dû de jours ou d'ans. On ne doit donc pas ralentir l'évolution des animaux pour la seule satisfaction de son palais. Telle est l'ahimsa.

Satya: la véracité. La véracité consiste à ne pas déformer la vérité à des fins personnelles. Certains passages des Ecrits védiques sont difficiles, et la connaissance de leur teneur, de leur but, doit être reçue d'un maître spirituel authentique. Telle est la juste voie pour comprendre les Vedas. Le mot sruti souligne que l'on doit écouter, recevoir la connaissance des lèvres d'une personne qui fait autorité en la matière. On ne doit pas interpréter les Ecritures afin de servir quelque motif personnel. Nombreux sont les commentaires de la Bhagavad-gita qui déforment le sens du texte originel. Mais chaque mot doit être offert avec sa véritable portée, et cela, répétons-le, par un acarya, un maître spirituel authentique.

Akrodha: l'absence de colère, ou la maîtrise de la colère. Il faut tolérer même les provocations, car une fois que la colère éclate, c'est le corps entier qui en reçoit la souillure. La colère est le fruit de la passion, de la concupiscence, et celui qui dépasse les trois gunas doit donc pouvoir s'en affranchir.

Apaisuna: l'aversion pour la critique. L'apaisuna consiste à ne pas rechercher les défauts des autres ou les corriger sans nécessité. Appeler "voleur" un voleur, cela on ne peut, bien entendu, le qualifier de critique; mais traiter de voleur un honnête homme constitue certes, pour celui qui progresse sur la voie de la vie spirituelle, une grave offense.

Hri: la modestie. On doit faire preuve de réserve et se garder d'accomplir des actes haïssables.

Acapala: la détermination. L'homme déterminé ne sera ni troublé ni découragé dans ses efforts, quels qu'en soient les résultats. Une tentative peut rencontrer l'échec; au lieu de s'en affliger, il faut poursuivre ses efforts avec patience et détermination.

Teja: la vigueur. Elle est le propre des ksatriyas. Les ksatriyas doivent toujours être dotés d'une grande force pour pouvoir protéger les faibles. Eux ne doivent pas prétendre à la non-violence: si la violence se montre nécessaire, il va de leur devoir d'en faire usage.

Sauca: la pureté. Elle ne doit pas se limiter au corps et au mental, mais couvrir aussi les rapports avec autrui. Elle regarde particulièrement les vaisyas, ou commerçants, qui sont tenus de ne jamais se livrer à des transactions clandestines.

Natimanita: l'absence de soif des honneurs. C'est là une qualité pour le sudra, membre du varna que le code védique classe le dernier. Le sudra, donc, ne doit pas s'enorgueillir vainement ou rechercher les honneurs, mais au contraire demeurer dans les justes normes de son statut social. Il va également de son devoir de montrer son respect aux membres des varnas supérieurs afin que soit maintenu l'ordre social.

Toutes ces qualités sont des qualités spirituelles, de nature divine. Chacun doit les développer, selon le varna et l'asrama auxquels il appartient. Ainsi, comprenons que, bien que la condition matérielle soit source de souffrance, ces qualités, développées par la pratique, peuvent graduellement élever l'homme, quel que soit son statut dans le varnasrama-dharma, au niveau le plus haut de la réalisation spirituelle.